Ars elaboratio
Le travail des interprètes et des musicologues a grandement contribué, depuis les dernières décennies, à l'avancement de nos connaissances de la musique médiévale. Il reste toutefois énormément de travail à accomplir et de découvertes à faire, et la question de l'authenticité demeure une préoccupation pertinente. L'Ensemble Scholastica propose une nouvelle approche de cette question de l'authenticité par l'exploration de l'art de l'élaboration.

Une composition musicale est considérée aujourd'hui comme étant une oeuvre complète et la propriété intellectuelle de son compositeur. Pour les hommes et les femmes du Moyen-Âge, le concept de propriété était inconnu, et ce, dans tous les domaines de l'art et de la pensée. Textes et musiques étaient allègement adaptés aux besoins du moment de l'interprète. Bien qu'on n'était pas autorisé à modifier la liturgie, il devint pratique courante, entre les Xe et XIIIe siècles, d'y ajouter textes et musique. La composition de musique polyphonique s'est également développée, du moins jusqu'au XIIIe siècle, dans une trajectoire similaire : un chant grégorien pouvait par exemple être transformé en organum à deux, trois ou quatre voix. Puisque les compositions n'étaient pas toutes notées, que plusieurs étaient tout simplement improvisées, les compositeurs pouvaient difficilement réclamer un droit d'auteur sur la version définitive des pièces, et en partie pour cette raison, ne signaient pas leurs oeuvres pour la postérité. L'élaboration musicale répondait toutefois à des règles certaines qui étaient en évolution constante. Le musicien du Moyen-Âge devait les avoir attentivement internalisées et devait les répéter souvent. Pratiquement aucun musicien d'aujourd'hui ne connait suffisamment ces règles de composition polyphonique au point de pouvoir les pratiquer de la même façon. La grande majorité des interprétations modernes de musique médiévale se concentrent sur des pièces connues dans les versions subsistantes. Il serait possible de plaider que de nous limiter au répertoire subsistant est une limitation inutile, et qu'il serait tout aussi authentique d'apprendre et d'appliquer nous-mêmes l'art de l'élaboration médiévale.

C'est lors de la préparation du programme « La naissance de la polyphonie » en 2013, que l'Ensemble Scholastica a commencé à expérimenter avec l'art de l'élaboration. Une partie du programme (présenté dans une salle comble à un public enthousiaste, dans le cadre du Festival Montréal Baroque / Médiéval) a alors été consacrée à l'interprétation de nos propres compositions basées sur des pièces monophoniques originales et suivant les règles médiévales de compositions polyphoniques. Depuis, nous avons ajouté à nos compétences d'élaboration, pour pouvoir créer un programme complet de nouvelles compositions (élaborations) monophoniques et polyphoniques sur des chants liturgiques médiévaux. Nous visons ultimement à offrir un meilleur aperçu du monde de la musique médiévale en secouant un peu les façons de faire actuelles en interprétation de la musique ancienne. D'un point de vue plus philosophique, ce projet a également pour objectif de provoquer la réflexion sur nos attitudes envers les droits d'auteur, la propriété intellectuelle, l'espace entre interprète et compositeur, et envers la relation entre les interprétations modernes et historiques.

Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L'an dernier, le Conseil a investi 153 millions de dollars pour mettre de l'art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.

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