L'ensemble

Fondé à l'automne 2008, le groupe vocal féminin Ensemble Scholastica a donné son premier concert en avril 2009. Il se consacre à l'interprétation du chant grégorien et des polyphonies médiévales. Son approche privilégie la notation originale de ce répertoire dans les manuscrits médiévaux. L'étude minutieuse des sources originales de cette musique ne se fait pas uniquement au nom de l'authenticité. Elle cherche à révéler la beauté pure des traditions liturgiques médiévales. L'interprétation résultant de cette recherche témoigne d'une variété rythmique surprenante et de l'ornementation originale de la ligne mélodique médiévale, et elle saisit la fluidité et l'interaction des lignes mélodiques de la polyphonie médiévale.

L'ensemble porte le nom de Scholastica (VIe siècle), la soeur de St-Benoît, fondateur de l'ordre bénédictin, qui a particulièrement marqué son époque en tant que mère de la vie monastique féminine en Europe. Le nom fait également référence à la scholastique, mouvement intellectuel très influent à partir du XIIe siècle. Des scholastiques célèbres comme Pierre Abélard et Thomas d'Aquin ont cherché à créer un ordre à partir du savoir de l'époque, enrichi des nouvelles formes de connaissance qui arrivaient en Europe. Leurs collègues du monde de la musique comme Pérotin le Grand et ses disciples, ont pour leur part voulu créer un style plus ordonné de composition à partir des anciennes traditions. Il en a résulté la forme musicale organum, ou musique « organisée ».

La musique

Nous connaissons le chant grégorien comme étant avant tout la musique religieuse de l'Église catholique et par la pratique qu'en ont les monastères. L'origine de ce chant remonte aux VIIIe et IXe siècles, lorsque les Carolingiens (en commençant par Pépin le Bref, père de Charlemagne) ont imposé le plain-chant romain à tout leur territoire. Comme plusieurs traditions de plain-chant existaient déjà, un phénomène d'hybridation entre les traditions locales et la tradition romaine a donné le jour au chant grégorien, nommé d'après le Pape Grégoire le Grand (VIe siècle) à qui, selon la légende, le Saint Esprit aurait dicté les premières mélodies.

À partir du XIe siècle, le chant grégorien a servi de trame de fond au développement de différentes formes de polyphonies. La polyphonie basée sur le chant grégorien consistait, à ces débuts, en un ajout improvisé de nouvelles voix aux lignes musicales déjà existantes. Cette polyphonie sera à l'origine des développements les plus importants de la composition musicale occidentale et de la notation musicale qui, à la fin du Moyen-âge, s'apparentait beaucoup à la notation moderne. L'épicentre de cette florissante composition polyphonique médiévale est la polyphonie parisienne de l'école de Notre-Dame qui s'est développée entre 1160 et 1270.

L'interprétation

Il existe plusieurs approches de l'interprétation du chant grégorien. Après le moyen-âge, les monastères ont privilégié une interprétation modeste, et le font encore dans une grande majorité. Les traditions anglo-saxonnes, par exemple, ont développé une interprétation en rythme égal (dans laquelle chaque note a une valeur égale).

Depuis le tournant du XXe siècle, les moines de Solesmes, célèbre abbaye bénédictine, ont travaillé à une restauration du chant grégorien selon les manuscrits médiévaux. Leurs recherches rigoureuses ont donné lieu à une meilleure compréhension de la notation neumatique du chant grégorien (les symboles utilisés pour noter le chant médiéval sont nommés neumes) chez les dernières générations de musicologues et d'interprètes.

L'Ensemble Scholastica privilégie une interprétation du chant grégorien qui s'appuie sur la notation neumatique de l'importante abbaye bénédictine de St-Gall des IXe au XIe siècles, située de nos jours en Suisse. Il en résulte une mélodie grégorienne originale et souple, au rythme libre contrastant avec la tradition anglaise mentionnée plus haut et aux ornementations variées. Une interprétation qui offre à l'auditeur la possibilité d'expérimenter la remarquable joie et complexité de l'expérience monastique médiévale.

Le répertoire polyphonique médiéval offre aux interprètes une importante variété de styles, de formes et de possibilités d'interprétations. Ensemble Scholastica se concentre sur les importants développements de la polyphonie et de sa notation musicale pendant les XIIe et XIIIe siècles. Les compositeurs parisiens de cette époque, dont la grande majorité demeurent inconnus, ont utilisé le répertoire grégorien comme matière première, de laquelle ils ont extrait et adapté des fragments mélodiques, pour ensuite en ajouter de nouveaux et créer des musiques à plusieurs voix. Ce répertoire reflète la pensée scolastique émergente des grands penseurs de cette époque, et a drastiquement altéré le cours de l'histoire de la musique occidentale.

Un des développements les plus marquants est celui de la notation rythmique. La notation musicale moderne en résulte, bien que sa précision semble parfois à l'antithèse de la notion médiévale du rythme musical. Celui-ci pourrait plutôt être décrit comme une fluctuation entre différentes dimensions rythmiques. C'est la raison pour laquelle Ensemble Scholastica consulte également la notation originale, les éditions modernes et les avis issus de la recherche musicologique. Notre objectif consiste en l'exploration des différentes façons par lesquelles rythme et polyphonie ont interagit avec les mots et le contexte particulier du Moyen-âge, créant une expression musicale insufflée de vitalité.

Un ensemble féminin de chant grégorien ?

Eh oui, les femmes chantaient aussi au Moyen Âge ! Contrairement aux stéréotypes communément véhiculés au sujet de l'époque médiévale, les femmes avaient, pendant les multiples moyen-âge européens (Ve-XVe siècles), des occasions nombreuses de chanter, interpréter et composer de la musique, sacrée ou profane.

Outre quelques compositrices connues, telles qu'Hildegarde von Bingen (abbesse germanique célèbre en son temps) et la comtesse Beatriz de Dia (trobairitz ou femme troubadour), les nombreuses traditions musicales féminines incluaient les chansons de travail, chansons d'amour et chants monastiques. Tant dans les monastères d'hommes que de femmes, la composition musicale demeurait en général anonyme. Le chant et la composition musicale étaient toutefois une partie importante de la vie monastique : huit offices étaient chantés chaque jour (chaque journée de l'année comportait ses spécificités liturgiques) et incluaient des hymnes, des séquences et des psaumes, ainsi qu'une variété d'autres chants, en plus des polyphonies des jours de fêtes.

Un ensemble vocal féminin dédié à l'interprétation de la musique liturgique médiévale n'est donc en aucun cas anachronique ou ennuyant !